Besoin de Japon
par Jean-François SABOURET
Voici un livre que j’ai eu du mal à terminer, non pas parce que j’avais du mal à le lire, mais plutôt parce que j’avais du mal à le voir se terminer! J’en ai même gardé un petit bout pour plus tard…
Voici un voyageur français sans une pointe de xénophobie, qui aime déjà la culture étrangère qu’il visite. A travers son installation et sa vie de Français au Japon, il nous explique les fines nuances des comportements culturels et les illustre par son véçu, ses rencontres et son quotidien là-bas.
Lire le point de vue d’étranger fut un délice. Il en parle avec ce soucis d’objectivité et d’amour nécessaire car, comme on dit : on ne parle bien que des choses que l’on aime.
” Il faudrait toujours arriver dans les capitales du monde par les routes de campagne.”
Il visite le Japon d’abord par Hokkaïdo, l’île tout au nord.
“Les gens du Nord m’ont permis de comprendre qu’il existe plusieurs Japon, avec des sensibilités et des rapports au monde différents.”
Il arrive ensuite à Tokyo et constate même dans cette grande ville la qualité des rapports quotidiens.
“Comment ne pas souligner la qualité du service japonais et le bonheur de vivre dans un pays où les personnes se montrent compétentes, modestes, souriantes et sincères? Cela peut paraître un tantinet vieillot, vu au travers de lunettes hexagono-parisiennes, mais le plaisir de vivre au Japon réside là aussi : dans cette quotidienneté agréable offerte à tous. Oserais-je dire que la politesse n’est pas forcément réactionnaire et qu’elle permet d’économiser chaque jour au Japon des tonnes de stress, de maux divers, d’échecs, et donc, d’argent?”
La politesse, il est vrai, est infiltrée partout dans la manière de vivre au Japon. On pourrait même dire que c’est une véritable valeur japonaise. A travers une anecdote du quotidien avec de nouveaux voisins, il nous explique comment peut être perçu d’offrir un cadeau d’une trop grande valeur à quelqu’un…
“Offrir quelque chose qui n’est pas à la portée du geste de bon voisinage quotidien peut vouloir dire que vos voisins ne sont pas de taille à lutter avec vous et qu’il est préférable d’arrêter là. Les relations en sont très fragilisées et vous risquez d’être jugé comme un arrogant Français. L’art du potlatch est aussi ancien que complexe. N’y joue pas qui veut. Comment ont-ils résolu le problème? En invitant le Français dans un splendide restaurant japonais avec lanterne, dame en kimono et le toutim. Je ne suis pas certain qu’ils aient été très contents de cette invitation onéreuse pour eux, mais ils ne devaient pas perdre la face.”
Il nous démontre encore par moults exemples un autre comportement très typique, celui de la rhétorique japonaise qui est très différente de la française pour laquelle la contradiction et l’esprit critique fait loi.
“Le plus important c’est de partager les vues de l’autre, et, si on les partage, aucune nécessité de préciser, de chercher des mots, d’entrer dans des argumentations où la rationalité fait obstacle au but souhaité, c’est-à-dire l’accord affectif avec l’autre. N’en dites pas plus, je partage votre point de vue. C’est la sympathie parait-il.”
Il explique bien aussi la perception de la religion au Japon qui est très différente de celle de l’Occident :
“Le sacré au Japon fait bon ménage avec l’accueil des autres, même si ces derniers ne partagent pas la même vision religieuse du monde. Les dieux de l’archipel sont conviviaux et généreux. Ils accordent toujours une petite place aux croyances qui ne sont pas exclusives et qui acceptent de partager l’espace des spéculations sur l’au-delà avec d’autres visions religieuses.”
“La croyance est une affaire personnelle, et ce lundi 16 avril aucune des personnes attendant le début de cette cérémonie animiste ne cherche à convaincre quiconque du bien-fondé (ou du ridicule) de ce qui va se passer. Les futurs voisins sont bouddhistes et accordent un place aux croyances et traditions shintô. C’est un peu comme si, en France, des druides prenaient une place tout à fait officielle et bon enfant au milieu des prêtres et des pasteurs. [...] la cérémonie se termine comme elle a commencé : simplement.”
Quand on voyage au Japon, comme souvent en Asie probablement, on trouve un peu que tout est à l’inverse et donc étrange. L’auteur relate beaucoup de ces différences pour des choses qui nous semble des logiques qui “vont de soi” (cette expression est bien révélatrice d’ailleurs), par exemple en Occident on épluche vers soi alors qu’au Japon c’est l’inverse.
“Des exemples semblables, l’Asie en recèle beaucoup. Et les Asiatiques peuvent légitimement nous retourner le compliment : pourquoi agissons-nous si souvent à l’inverse de leurs pratiques et de leurs logiques? Il y aurait beaucoup à écrire sur ce registre, mais il semble que le Japon concentre plus que d’autres pays d’Asie ce genre de différences voire d’oppositions. Depuis des siècles, les continentaux aisatiques ont pu se frotter aux caravaniers venus de l’Ouest, et réaliser d’importants échanges. En revance, l’insularité a placé les Japonais presque hors circuit de ces rencontres suivies et ils ont donc développé des pratiques tout à fait originales. [...] Durant plus de deux siècles, le Japon s’est donc fermé presque totalement sur lui-même, et a pu développer sa propre musique intérieure.”
Je partage avec lui cette vision de la culture personnelle que chacun se construit et aussi de la particularité de vivre en terre étrangère…
“J’aime vivre dans une culture différente de la mienne où les traits de ma propre culture m’apparaissent plus distinctement. Les riches savoirs des autres pays me semblent utiles à incorporer dans le bricolage de ma vie, cette sédimentation d’expériences, fruits du hasard et de la curiosité.”
“S’intéresser à un pays ne revient pas obligatoirement à partager les vues et les actions de ceux qui ont pignon sur médias et tiennent bien en main le porte-voix officiel.”
Je me suis beaucoup identifiée à la culture japonaise, entre autres sur ces points :
“Lors de nos soirées d’Itsukaichi [ville], cherchant à tâtons le sens caché du Japon, nous évoquions le plus fréquemment les arguments de la ténacité, et de la cohésion, doublées d’un remarquable sens du long terme : lorsque le décisions sont prises au Japon, on n’attend pas des résultats dans l’immédiat et l’on sait même qu’il peut y avoir un échec au bout des efforts.”
Pour finir, l’auteur résume bien son “besoin de Japon”, le mien aussi :
[...] on cherche le courant chaud et ancestral qui aide à mieux comprendre ce que l’on fait dans ce monde flottant entre plaisir et souffrance, entre joie et peine, entre jeunesse et grisonnement.”








